ALBUM DE FAMILLE / est un travail réalisé au cours de l’été 2015, dans lequel Bruno Fert présente de multiples visages de la société palestinienne contemporaine. Comme rarement, ces images se détournent des clichés violents et sanglants d’une Palestine prise dans l’actualité d’un interminable conflit. Bruno Fert propose de mêler les pratiques documentaires, récurrentes, aux pratiques artistiques, nécessaires, pour sortir des images dans lesquelles la Palestine et les Palestiniens sont enfermés.
S’inscrivant dans la lignée des travaux documentaires comme ceux Irving Penn ou d’August Sander, Bruno Fert photographie les Palestiniens comme les autres, comme s’ils avaient été autres. Chaque photo, prise en extérieur ou en intérieur, suggère le contexte du sujet ou des sujets, sans imposer de lecture spatiale restreinte au contexte palestinien. La vendeuse, le boucher, l’ouvrier, le garagiste, le tailleur de pierres, ou encore le médecin, ne sont pas décrits par ou pour leur « Palestinité ». La photo de la femme au foyer suggère les poses en vogue à la fin des années 1940 dans les studios de photographie de Jérusalem et de la région : un bras plié maintient en équilibre une bassine de fruits sur sa tête tandis que l’autre est laissé le long du corps. Le temps de cette image pourrait être arrêté, voire remonter jusqu’à la peinture orientaliste du XIXe siècle mettant en scène des femmes rentrant du marché. Mais les vêtements de cette jérusalémite sont bien des marqueurs de modernité et d’un temps qui n’est pas figé. Bruno Fert cherche à effacer les repères temporels souvent imposés aux Palestiniens et qui les fixent dans un temps mythique, folklorique ou des origines : temps mythique de la lutte pour la liberté et la souveraineté ; temps folklorique de l’affirmation de l’identité et de sa revendication ; temps des origines d’une Terre sainte qui ne leur appartiendrait pas.
Une mosaïque de figures est finalement présentée, réel album de famille de la société palestinienne et contre l’unique figure du Palestinien, résistant et victime. Histoire individuelle et mémoire personnelle participent à la construction collective pour l’unité et sa reconnaissance. Les marques d’une blessure au cours d’une manifestation, le portrait d’un ancien prisonnier pris juste avant ses dix-sept années de détention, la place vide du père de famille en prison autour de la table à manger, ou les décombres d’une maison détruite illustrent ce procédé.
Une quête fictive se met alors en place, celle de la reconstitution de l’album de famille des Absents, son précédent travail. Dans la continuité des images des maisons abandonnées et de l’exil, racontés dans Les Absents, Bruno Fert met en image la présence, d’ailleurs soutenue par le format même de la photographie. Par cet Album de Famille, le visage des Absents sort de l’oubli et du noir. Ils entrent dans la lumière.

Najla Nakhlé-Cerruti Inalco-Cermom (Paris) / Ifpo (Jérusalem)

 
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LE NOUVEL OBSERVATEUR

 
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